RÉSUMÉ

La désinformation n’est pas un phénomène propre à l’ère numérique. Elle constitue une constante anthropologique de l’histoire humaine : de la manipulation des récits dans la Grèce antique aux propagandes d’État des régimes totalitaires du XXe siècle, du dogmatisme médiéval aux fake news alimentées par l’intelligence artificielle, le mensonge organisé a toujours accompagné la production et la diffusion du savoir. Cet article propose une généalogie épistémologique de la désinformation en mobilisant les ressources conceptuelles du rationalisme critique de Karl Popper, en particulier le principe de falsifiabilité, la critique de l’inductivisme et la notion de vérisimilitude. Le tout enrichi par les apports de Bachelard, Bacon, Descartes, Spinoza, Hume, Orwell et Chomsky. Il montre que la désinformation prospère dans les angles morts des théories classiques de la connaissance, et que seule une épistémologie critique, refusant toute source d’autorité infaillible, peut constituer un rempart durable face à ce défi existentiel pour les démocraties contemporaines.

ABSTRACT

Disinformation is not a phenomenon specific to the digital age. It constitutes an anthropological constant in human history: from the manipulation of narratives in ancient Greece to the state propaganda of twentieth-century totalitarian regimes, from medieval dogmatism to artificial-intelligence-powered fake news, organised deception has always accompanied the production and dissemination of knowledge. This article proposes an epistemological genealogy of disinformation by mobilising the conceptual resources of Karl Popper’s critical rationalism — in particular the principle of falsifiability, the critique of inductivism and the notion of verisimilitude — enriched by the contributions of Bachelard, Bacon, Descartes, Spinoza, Hume, Orwell and Chomsky. It shows that disinformation thrives in the blind spots of classical theories of knowledge, and that only a critical epistemology, refusing any infallible source of authority, can constitute a lasting bulwark against this existential challenge for contemporary democracies.

1. Introduction

La prolifération contemporaine des fake news a conduit de nombreux observateurs à traiter la désinformation comme un phénomène radicalement nouveau produit de la révolution numérique et de l’effondrement des médias traditionnels. Cette perspective, bien que compréhensible, souffre d’un défaut analytique majeur. Elle prive la réflexion de la profondeur historique nécessaire à la compréhension des mécanismes fondamentaux à l’œuvre. Thomas Huchon et Jean-Bernard Schmidt ont posé le diagnostic avec une concision remarquable : « La crise de l’information est d’abord le signe d’une société en crise » (Huchon & Schmidt, 2021). Cette formule suggère que la désinformation n’est pas la cause, mais le symptôme. Le signe d’une pathologie plus profonde affectant les structures épistémiques des sociétés humaines.

Le présent article se propose d’examiner la désinformation comme une constante anthropologique de l’histoire de la connaissance, en mobilisant les ressources conceptuelles du rationalisme critique de Karl Popper. L’hypothèse centrale est que la désinformation prospère précisément dans les angles morts des théories classiques de la connaissance : optimiste (Descartes, Bacon, Spinoza), pessimiste (Platon, Bachelard) et inductiviste (Cercle de Vienne, Hume), et que seule une épistémologie fondée sur la falsifiabilité, le doute systématique et la refondation permanente du savoir peut constituer un rempart durable.

La problématique se formule ainsi : dans quelle mesure la désinformation constitue-t-elle une constante structurelle de l’histoire de la connaissance humaine, et quelles ressources épistémologiques le rationalisme critique offre-t-il pour y résister à l’ère numérique ? La démarche adoptée est théorique et analytique, fondée sur l’examen des travaux de philosophie des sciences, d’histoire des idées et de sciences de l’information, enrichi d’exemples empiriques contemporains tirés notamment du contexte sahélien.

2. La désinformation comme constante anthropologique : une généalogie

2.1 L’Antiquité grecque : quand la cité fabriquait l’opinion

La naissance de la réflexion philosophique en Grèce ancienne est indissociable d’une prise de conscience de la vulnérabilité de l’esprit humain au mensonge et à la manipulation. L’allégorie de la caverne, développée par Platon dans La République, constitue sans doute la première grande métaphore de la désinformation dans l’histoire de la pensée occidentale. Les prisonniers enchaînés qui prennent les ombres projetées sur un mur pour la réalité du monde illustrent une condition épistémique fondamentale. Celle de la possibilité que nos représentations ne soient que des simulacres construits par d’autres.

Cette dimension n’est pas purement métaphorique. Platon avait vécu la condamnation à mort de Socrate en 399 avant notre ère, exécuté non pour ses mensonges, mais pour ses questions. La désinformation, comprise dans ce cadre, n’opère pas nécessairement par l’invention de faux faits. Elle opère parfois par l’étouffement des bonnes questions. Karl Popper, qui se réclame explicitement de l’héritage socratique, identifie dans la maïeutique une méthode de purification de l’esprit analogue à ce qu’il appellera plus tard la falsification : « la maïeutique n’est pas un art qui vise à enseigner une croyance quelconque, mais un art qui vise à purger ou à purifier l’âme de ses fausses croyances, de ses connaissances apparentes et de ses préjugés » (Popper, 1998).

Les sophistes représentent une autre forme historique de la désinformation institutionnalisée. Pour Gorgias et ses émules, l’art du discours n’est pas de dire le vrai. C’est plutôt de convaincre. La rhétorique au service de la persuasion, indépendamment de la vérité, constitue le premier modèle théorique de ce que nous appelons aujourd’hui le spin ou la post-vérité. Cette dissociation entre efficacité persuasive et adéquation aux faits, que Popper analysera comme la marque des « systèmes interprétatifs » immunisés contre la réfutation, est au cœur de la désinformation à toutes les époques.

Aristote affirmait que la philosophie naît de l’étonnement. L’histoire de la désinformation commence, elle, avec la découverte que cet étonnement peut être manipulé, que l’on peut fabriquer de l’étonnement là où il ne devrait pas y en avoir, et éteindre la curiosité là où elle devrait brûler le plus vif.

2.2 L’Empire romain et le Moyen Âge : la désinformation comme architecture du pouvoir

À Rome, la manipulation de l’information prend une forme institutionnelle sans précédent. L’Empire romain a porté la communication du pouvoir au rang d’art d’État. La monnaie, les monuments, les jeux du cirque, les inscriptions officielles. Tout est mobilisé pour fabriquer une image du pouvoir qui ne souffre aucune contestation. Auguste fait rédiger l’Énéide de Virgile pour légitimer sa lignée divine. Tacite, qui écrit sous les empereurs suivants est l’un des rares à nommer le mécanisme. Les historiens écrivent dans la crainte ou dans l’espérance de la faveur impériale. Ce que Myret Zaki, analysant les rapports et chiffres officiels contemporains, appellera la « désinformation venant d’en haut » (Zaki, 2022).

Au Moyen Âge européen, la désinformation prend une forme plus totale et plus subtile. Elle n’est plus seulement l’œuvre du pouvoir politique, mais l’architecture même du monde intellectuel. L’Église ne fabrique pas simplement des mensonges ponctuels. Elle structure l’espace de ce qui peut être pensé, dit, questionné. Le dogme n’est pas une opinion parmi d’autres. Il est la condition de possibilité de toute opinion. Le cas de Galilée l’illustre avec une précision saisissante. L’Inquisition ne lui dit pas « tu as tort ». Elle lui dit « tu n’as pas le droit de le dire comme une vérité ». La désinformation médiévale n’a pas besoin de détruire les faits. Elle organise leur inaudibilité.

Gaston Bachelard a théorisé ce mécanisme sous la notion d’« obstacles épistémologiques » : « Quand on cherche les conditions psychologiques des progrès de la science, on arrive bientôt à cette conviction que c’est en termes d’obstacles qu’il faut poser le problème de la connaissance scientifique » (Bachelard, 1967). Au Moyen Âge, ces obstacles étaient institutionnalisés, sacralisés, défendus par le glaive. La désinformation n’avait même pas besoin d’être active. La structure du monde intellectuel la rendait automatique.

2.3 Les Lumières et le XIXe siècle : la désinformation en habits scientifiques

Les Lumières ont constitué une réponse directe à la désinformation institutionnelle. Kant formule le programme avec une concision lumineuse dans qu’est-ce que les Lumières ? (1784) : Sapere aude : ose te servir de ton propre entendement. L’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert est, en ce sens, le premier grand projet de fact-checking de l’histoire moderne. Il s’agissait de recueillir les connaissances humaines, les rendre accessibles, les soustraire au monopole clérical ou aristocratique de l’information.

Mais les Lumières ont aussi leurs angles morts. Francis Bacon avait identifié les idoles de la tribu, de la caverne, du forum et du théâtre. Ces biais collectifs et individuels qui faussent notre perception. Or les philosophes des Lumières, en confiant leur programme à la raison universelle, ont parfois sous-estimé la force de ces idoles. Le XIXe siècle le montrera avec brutalité : la raison peut être instrumentalisée. Le positivisme devient une idéologie ; la science est convoquée pour légitimer le colonialisme, le racisme, le déterminisme social. La désinformation au XIXe siècle se pare des habits de la science. Elle présente des statistiques, des classifications, des typologies et leur donne l’apparence d’une vérité objective et naturelle.

Cette évolution illustre ce que Popper appellera le problème de la démarcation : comment distinguer les théories scientifiques des pseudo-sciences ? « On peut définir le problème de la démarcation comme le problème consistant à découvrir un critère qui nous permette de distinguer entre des assertions appartenant aux sciences empiriques et des assertions que l’on peut qualifier de métaphysiques » (Popper, 1934). La réponse poppérienne, la falsifiabilité, sera précisément construite contre cette confusion entre scientificité apparente et scientificité réelle.

2.4 Le XXe siècle : les propagandes totales et la dissolution du réel

Le XXe siècle est le siècle où la désinformation atteint son degré le plus terrifiant. Non parce que le mensonge y est plus sophistiqué qu’ailleurs, mais parce que les technologies de masse permettent pour la première fois de le diffuser à l’échelle de nations entières, simultanément, de manière coordonnée. George Orwell, dans 1984, décrit non pas simplement un régime qui ment, mais un régime qui organise la destruction de la capacité à distinguer le vrai du faux : « Le mensonge passait dans l’histoire et devenait la réalité » (Orwell, 1949).

Karl Popper avait vécu le nazisme. Sa Société ouverte et ses ennemis (1945) est une réponse directe à ce qu’il avait observé. La désinformation politique totale, rendue possible par l’abandon de l’épistémologie critique. La société fermée, tribale, dogmatique, immunisée contre la réfutation, est précisément celle qui rend la désinformation non pas anecdotique, mais structurelle.

Noam Chomsky et Edward Herman ont montré, dans leur analyse fondatrice des médias américains (Herman & Chomsky, 2008), que les démocraties libérales ne sont pas exemptes de fabrication du consentement. La désinformation démocratique n’emprunte pas le visage de la censure. Elle emprunte celui du cadrage, de la sélection, de l’angle éditorial. La concentration de la propriété médiatique produit une homogénéisation des représentations : « Les milliardaires sont, en quelque sorte, les rédacteurs en chef du monde. Si le monde était un journal, ils en définiraient la ligne éditoriale » (Zaki, 2022).

3. Les fondements épistémologiques de la vulnérabilité à la désinformation

3.1 La théorie de la vérité manifeste et ses limites

La tradition philosophique occidentale a longtemps reposé sur ce que Popper nomme la « théorie de la vérité manifeste », c’est-à-dire la conviction que la vérité est accessible à l’esprit humain pourvu que celui-ci exerce correctement ses facultés. Pour Descartes, l’idée claire et distincte constitue le critère de la vérité : « Il est requis de savoir que toutes les choses que nous concevons clairement et distinctement sont vraies » (Descartes, 1996). Pour Bacon, la nature est un Grand Livre que l’homme peut apprendre à lire par l’observation méthodique.

Cette conception optimiste soulève une question fondamentale : si la vérité est manifeste et accessible, d’où vient que l’erreur et le mensonge persistent et se propagent massivement ? Popper formule la réponse : « la déception a dû gagner Platon » face à la résistance de l’ignorance humaine. L’allégorie de la caverne illustre que nos sens et nos habitudes cognitives nous enferment dans des représentations tronquées. À l’ère numérique, la caverne change de forme. Elle est faite d’écrans, de flux algorithmiques, de données massives qui donnent l’illusion de la vérité parce qu’elles sont mesurables. Le Grand Livre de vérité de la nature devient « le Grand Livre du mensonge ».

Chez Spinoza, la vérité est « norme d’elle-même et du faux, comme la lumière se fait connaître elle-même et fait connaître les ténèbres ». Mais cette certitude intrinsèque, qui paraissait inattaquable dans une époque de communication lente, s’effondre à l’ère des technologies de l’information et de la communication. Quand des acteurs disposant de ressources considérables peuvent fabriquer l’apparence de la lumière, des vidéos synthétiques, des avatars d’IA se faisant passer pour des journalistes d’investigation, la certitude auto-évidente spinoziste ne constitue plus une défense suffisante.

3.2 Le piège de l’inductivisme

L’inductivisme, méthode qui consiste à passer des cas particuliers aux lois générales, constitue le second grand vecteur de vulnérabilité épistémologique à la désinformation. Popper définit l’induction comme « une inférence qui passe d’énoncés singuliers à des énoncés universels » (Popper, 1934) et la juge « dangereuse », « insurmontable » et « insoutenable » sur le plan logique.

Dans le domaine informationnel, la désinformation industrielle a parfaitement compris les ressorts de l’inductivisme. En multipliant la diffusion d’un même message à travers des canaux apparemment distincts (médias, réseaux sociaux, comptes anonymes, sites satellites), elle simule l’indépendance des sources et fabrique une répétition qui ressemble à une convergence de vérifications. La répétition remplace la preuve ; la fréquence tient lieu de vérité. David Hume avait raison : « c’est l’habitude, et non la raison, qui guide la plupart de nos jugements » (Hume, 1748). Et l’habitude se fabrique, à l’ère des algorithmes, à l’échelle de millions d’individus simultanément.

Le biais de confirmabilité inductive, sélectionner inconsciemment les informations qui confirment les croyances préexistantes, est précisément ce que Bachelard identifie comme le premier des « obstacles épistémologiques » : « Le réel n’est jamais ce qu’on pourrait croire, mais il est toujours ce qu’on aurait dû penser » (Bachelard, 1967). La désinformation ne triomphe pas malgré nos facultés cognitives. Elle triomphe à travers elles, en exploitant les mécanismes mêmes qui nous permettent normalement d’apprendre.

L’exemple malien du diésel illustre ce mécanisme. En mars 2026, plusieurs médias internationaux ont affirmé que les autorités maliennes avaient libéré des détenus accusés d’appartenir à des groupes terroristes en échange d’un approvisionnement en carburant. La reprise successive de cette information a créé l’illusion d’une convergence de sources indépendantes. La Direction de l’information et des relations publiques des armées maliennes (DIRPA) a démenti catégoriquement ces affirmations, qualifiant l’ensemble de « campagne de désinformation » (DIRPA, mars 2026). L’épisode illustre la dynamique poppérienne de la régression à l’infini. Chaque source renvoie à une autre, qui renvoie à la même source primaire non vérifiée.

4. La falsifiabilité comme réponse épistémologique à la désinformation

4.1 Le principe de falsifiabilité : définition et portée

Face aux insuffisances du vérificationnisme positiviste et de l’inductivisme, Karl Popper propose un critère de démarcation radicalement différent : la falsifiabilité. Une théorie ou une proposition est scientifique si et seulement si elle peut, en principe, être réfutée par l’expérience. Ce critère renverse la logique de la confirmation. Plutôt que de chercher des preuves qui confirment une hypothèse, le scientifique doit chercher des faits qui pourraient la réfuter. Si aucune observation possible ne peut réfuter une proposition, celle-ci n’appartient pas au domaine de la connaissance (Popper, 1934).

Ce principe est particulièrement pertinent pour le domaine informationnel. Une information falsifiable est une information précise. Elle dit ce qu’elle dit, nomme des faits vérifiables, des dates, des chiffres situés dans leur contexte, et donne les moyens de sa propre réfutation. À l’inverse, une information vague, qui s’accommode de toutes les interprétations, se présente sans source traçable et gagne en crédibilité par la seule répétition, constitue ce que l’on pourrait appeler une assertion non-falsifiable. Voilà donc le portrait-robot de la désinformation.

Popper identifie les « systèmes interprétatifs », marxisme, psychanalyse freudienne, astrologie, comme des discours immunisés contre la réfutation parce qu’ils peuvent expliquer tous les faits : « ils possèdent la caractéristique commune d’être capables d’expliquer tous les faits observables » (Bouveresse, 1998). Cette capacité d’adaptation universelle est précisément la marque du discours non-scientifique. La désinformation contemporaine fonctionne selon le même mécanisme. Elle est formulée de manière suffisamment vague pour résister à toute réfutation directe.

4.2 La falsifiabilité informationnelle : une application pratique

En prolongeant la réflexion de Popper, on peut formuler une « falsifiabilité informationnelle », qui désignera une norme d’évaluation critique des informations fondée sur l’exigence de réfutabilité. Cette norme implique plusieurs critères pratiques opérationnels pour le journalisme et l’éducation aux médias.

La précision réfutable constitue le premier critère : toute information doit être formulée avec suffisamment de netteté pour que ses conditions d’invalidation soient identifiables. Une affirmation vague, « des emplois seront créés », est peu falsifiable, car elle ne permet pas de définir les conditions dans lesquelles on pourrait conclure qu’elle est fausse. Une affirmation précise, « 500 emplois directs dans le secteur minier d’ici 2026 », est falsifiable et donc épistémiquement plus rigoureuse.

La traçabilité des sources constitue le deuxième critère. Remonter jusqu’à la source primaire, identifier qui l’a produite, dans quel contexte et avec quels moyens. La multiplication des reprises d’une même information ne constitue pas une vérification. C’est souvent le contraire. La régression à l’infini poppérienne s’applique ici directement. Chaque source renvoie à une autre, et la recherche d’une source ultime peut s’étendre indéfiniment (Popper, 1998).

La révisabilité déclarée constitue le troisième critère. Toute affirmation doit être accompagnée d’une déclaration explicite de ses conditions de révision : « cette affirmation sera considérée comme fausse si… ». La transparence des intérêts forme le quatrième critère : une information produite par un acteur dont les intérêts sont directement concernés par son contenu doit être soumise à une exigence critique plus élevée.

Enfin, la symétrie de correction, exigence démocratique fondamentale, suppose que si une information fausse a atteint un million de personnes, sa réfutation doit aspirer à les atteindre aussi. Modibo Fofana, président de l’APPEL-Mali, organisation malienne de fact-checking, a identifié précisément ce problème : « la faible portée des corrections face à la viralité des fausses informations » constitue le défi central de la lutte contre la désinformation (Fofana, entretien, 2026). Les algorithmes des plateformes numériques amplifient structurellement l’émotion au détriment de la correction rationnelle.

4.3 La vérisimilitude et le progrès de la connaissance

Popper reconnaît que la vérité absolue est hors de portée de l’esprit humain. Il propose la notion de vérisimilitude pour rendre compte du fait que, même si la vérité absolue demeure inaccessible, certaines théories peuvent être plus proches de la vérité que d’autres. La science progresse non par accumulation de certitudes, mais par élimination progressive des erreurs : « la science n’est pas le lieu de la sécurité, mais bien de l’insécurité » (Bouveresse, 1998).

Cette perspective épistémologique a des implications directes pour la pratique journalistique et le traitement de l’information. Elle implique que toute information doit être considérée comme provisoirement acceptable, sous réserve de réfutation future. Le journaliste qui adopte la falsifiabilité informationnelle comme méthode de travail ne prétend pas posséder la vérité de manière définitive ; il cherche à s’en approcher progressivement, en éliminant les erreurs et en soumettant les informations à un examen rigoureux.

La collaboration inter-acteurs est essentielle dans ce processus. Comme le souligne Popper, la science est fondamentalement collaborative : « Chaque fois que nous soumettons une théorie à des tests, nous devons nous arrêter à un énoncé de base que nous décidons d’accepter » (Popper, 1934). Cette décision collective, institutionnalisée dans des structures de vérification (revues à comité de lecture, organismes de fact-checking, institutions académiques), constitue le pendant informationnel de la communauté scientifique poppérienne.

5. La désinformation à l’ère numérique : ruptures et continuités

5.1 L’infobésité et la dissolution de la capacité critique

Si la désinformation est aussi ancienne que la connaissance humaine, l’ère numérique introduit des ruptures structurelles que l’épistémologie classique n’avait pas anticipées. La première est quantitative. Selon les analyses du philosophe Luc Ferry, plusieurs milliards de messages circulent chaque jour sur les seules plateformes du groupe Meta (Ferry, 2025). Le volume total d’informations numériques produites annuellement est estimé à plusieurs centaines d’exaoctets. Cette surabondance, que certains chercheurs nomment « infobésité », génère une surcharge cognitive qui fragilise les mécanismes de vérification individuelle.

La deuxième rupture est qualitative : la désinformation contemporaine n’emprunte plus le masque du mensonge brut. Elle a appris à revêtir le costume de la preuve. Elle présente des études, des statistiques, des graphiques, des rapports. Elle cite des sources qui citent d’autres sources, renvoyant à la fin de la chaîne à une source unique parfois inexistante. Tout est vérifié, rien n’est vrai. L’intelligence artificielle générative a porté cette capacité à un niveau inédit : « Des avatars IA se font passer pour des journalistes et diffusent des récits à grande échelle ; la création de faux journalistes d’investigation crédibilise l’information » (ISS, 2025).

La troisième rupture est algorithmique : les plateformes numériques sont optimisées pour l’engagement, non pour la vérité. Ce qui engage, c’est l’émotion, la colère, la peur, l’indignation. La désinformation est émotionnellement efficace. Comme le souligne Lassine Niangaly, membre de la plateforme malienne de fact-checking Le Jalon : « Le mensonge court plus vite que la vérité. Les algorithmes des plateformes numériques mettent en avant les contenus sensationnels qui génèrent plus d’engagements. Et cela sert leurs intérêts économiques » (Niangaly, entretien, 2026).

5.2 La guerre informationnelle et le contexte sahélien

Les contextes de crise (conflits armés, transitions politiques, crises sanitaires) constituent des périodes de vulnérabilité maximale à la désinformation. Dans ces moments d’instabilité, l’environnement informationnel devient particulièrement fragile. Les citoyens cherchent à comprendre des évènements complexes en temps réel, les institutions sont parfois confrontées à des difficultés de communication, et l’espace public est saturé de discours concurrents.

Dans le contexte sahélien, cette dynamique est particulièrement prégnante. Lors des attaques coordonnées contre le Mali du 25 avril 2026, ayant occasionné la mort du ministre de la Défense, les réseaux sociaux sont devenus un second champ de bataille. Mame Diarra Diop a documenté le phénomène : « la manipulation de l’information est devenue une véritable stratégie pour les groupes armés terroristes qui opèrent au Mali, afin de véhiculer leur narratif auprès des populations. Ils n’hésitent pas à utiliser les réseaux sociaux, TikTok, WhatsApp » (Diop, 2026).

La rapporteuse spéciale des Nations Unies sur la liberté d’expression a formulé ce défi avec précision : « l’environnement informationnel est devenu un dangereux théâtre de guerre où acteurs étatiques et non étatiques exploitent la technologie numérique et les médias sociaux pour faire de l’information une arme qui sert à semer la confusion, à nourrir la haine, à inciter à la violence et à prolonger les conflits » (ONU, 2025). Dans ce contexte, la transparence communicationnelle des autorités et le développement de la falsifiabilité informationnelle chez les citoyens deviennent des impératifs stratégiques.

6. La falsifiabilité comme humanisme démocratique : perspectives

Popper rattachait sa philosophie des sciences à une vision plus large de la condition humaine et de la démocratie. Pour lui, le rationalisme critique n’était pas seulement une méthode. Cétait une éthique. Il repose sur la conviction que tout être humain est capable d’exercer son esprit critique, et que la société ouverte a besoin de citoyens capables de remettre en question les affirmations de ceux qui les gouvernent. Cette dimension humaniste, la falsifiabilité comme pratique citoyenne, est d’autant plus urgente que la désinformation est devenue un instrument de gouvernement dans certains contextes politiques.

La refondation des critères de scientificité que nous proposons (précision réfutable, traçabilité des sources, révisabilité déclarée, transparence des intérêts, symétrie de correction) n’est pas l’affaire exclusive des experts et des institutions spécialisées. Elle engage une transformation des pratiques éducatives, des habitudes cognitives, et de l’organisation de l’espace informationnel. Comme le rappelle Kant dans Qu’est-ce que les Lumières ? : « Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! »

La société ouverte poppérienne n’est pas une société qui a résolu le problème de la désinformation. C’est une société qui ne cesse jamais de le poser, qui maintient vivante, à chaque génération, la question que Socrate posait déjà dans les rues d’Athènes : qu’est-ce que je sais vraiment, et comment le sais-je ?

7. Conclusion

La désinformation constitue une constante structurelle de l’histoire de la connaissance humaine. De la manipulation des récits dans la Grèce antique aux propagandes totales du XXe siècle, du dogmatisme médiéval aux fake news alimentées par l’intelligence artificielle, le mensonge organisé a toujours prospéré dans les angles morts des théories dominantes de la vérité. La théorie de la vérité manifeste (Descartes, Bacon, Spinoza) sous-estime la force des préjugés et des biais cognitifs ; l’inductivisme rend les individus vulnérables à la manipulation par répétition ; le positivisme logique peut être instrumentalisé pour légitimer des faussetés par l’apparence de la preuve.

L’originalité de la réponse poppérienne est de substituer à la recherche d’une source infaillible de connaissance la construction collective de mécanismes de correction de l’erreur. La falsifiabilité, la vérisimilitude, la critique permanente, le refus de toute immunisation contre la réfutation, ces principes, formulés dans le contexte de la philosophie des sciences, constituent les fondements d’une épistémologie critique opérationnelle dans le domaine informationnel contemporain.

L’ère numérique n’a pas inventé la désinformation. Elle a considérablement amplifié ses vecteurs (vitesse de diffusion, indiscernabilité de la preuve fabriquée, ciblage algorithmique des biais cognitifs) et réduit l’asymétrie temporelle qui permettait autrefois à la correction de rattraper le mensonge. Face à cette mutation, la falsifiabilité informationnelle, comme pratique journalistique, comme compétence citoyenne, comme exigence institutionnelle, constitue notre ressource épistémologique la plus robuste. La vérité ne s’accumule pas. Elle se construit en transformant les conditions qui permettent de la produire.

Références bibliographiques

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Chomsky, N. & Herman, E. (2008). La Fabrication du consentement : de la propagande médiatique en démocratie. Agone, Paris.

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Diaw, A. & Ndiaye, M. (2026). La pratique du fact-checking dans les médias sénégalais. Revue scientifique Akofena, n° 19, Vol. 1.

Diop, M. D. (2026). Mali : chroniques d’une journaliste citoyenne du monde. La Sahélienne, Bamako.

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Herman, E. & Chomsky, N. (2008). Manufacturing Consent : The Political Economy of the Mass Media. Pantheon Books, New York.

Huchon, T. & Schmidt, J. -B. (2021). Anti fake news. Flammarion, Paris.

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Popper, K. R. (1934/2007). La Logique de la découverte scientifique. Payot, Paris.

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Spinoza, B. (1996). Traité de la réforme de l’entendement. Mille et une nuit, Paris.

Togola, F. (2026). L’Âge de la réfutation : Penser contre les fake news. Bamako.

Zaki, M. (2022). Désinformation économique : repérer les stratégies marketing qui enjolivent les chiffres officiels. Favre, Paris.

Source : ResearchGate

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