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Dans mon roman Fatoma : Le Broussard (KDP, 2026), je dépeins avec une précision clinique les mécanismes de la « police des idées » à l’œuvre dans la République fictive du Zanzane. Un texte littéraire qui parle de notre temps réel, avec une acuité que les rapports académiques n’atteignent pas toujours.

Dans mon roman Fatoma : Le Broussard (KDP, 2026), je dépeins avec une précision clinique les mécanismes de la « police des idées » à l’œuvre dans la République fictive du Zanzane. Un texte littéraire qui parle de notre temps réel, avec une acuité que les rapports académiques n’atteignent pas toujours.
Il existe une vieille conviction dans les milieux de la recherche en sciences de l’information : la fiction dit parfois sur le réel ce que les études ne parviennent pas à formuler. Journaliste malien, promoteur de Sahel Tribune et auteur de plusieurs essais sur la désinformation — dont Fake monde : une théorie sur la désinformation et la mésinformation (Les Éditions du Net, 2024) —, j’ai vite compris le mécanisme de la désinformation en œuvre dans nos États modernes. Mon dernier roman, Fatoma : Le Broussard, est aussi, en filigrane, un traité sur la manipulation de l’information dans les régimes autoritaires d’Afrique subsaharienne.
Dans ce roman, la République fictive du Zanzane est gouvernée par un certain Allakama, président « démocratiquement élu » depuis plus d’un quart de siècle. Ce régime ne se maintient pas par la seule force brute — bien qu’elle soit présente — mais par un dispositif que je nomme avec une précision redoutable : la « police des idées ». Un appareil tentaculaire qui « filtrait chaque souffle, chaque murmure, chaque étincelle de contestation. » L’État que décrit « ne se contentait plus de surveiller les corps. Il voulait gouverner les esprits, uniformiser la pensée, imposer une seule mélodie. » à la façon de George Orwell dans 1984 ou encore de Fahreinheit 451 de Ray Bradbury.
Cette description, pour littéraire qu’elle soit, n’est pas une métaphore : elle est une topographie. Elle dessine avec une fidélité troublante les architectures informationnelles des régimes qui, à travers l’Afrique et au-delà, ont compris que le contrôle du récit vaut mieux que le contrôle des armes. Les chiffres gonflés, les réalisations inventées, les dossiers fabriqués, les faux experts et les médias inféodés — tout cela existe. Pas seulement dans le Zanzane fictif, mais dans des pays bien réels.
Ce qui rend le diagnostic particulièrement intéressant, c’est qu’il ne s’arrête pas au régime en place. J’étends ma critique à l’ensemble de l’écosystème informationnel, y compris aux contre-pouvoirs censés y résister. Dans le Zanzane de Fatoma, les rares écrits venus de l’étranger sont certes interceptés et censurés par le pouvoir, mais lorsqu’ils parviennent à franchir ces filtres, on découvre qu’ils ne sont pas indemnes de manipulation non plus : chaque chancellerie étrangère défend son propre agenda, chaque maison d’édition son propre clientélisme idéologique.
Cette mise en abyme est précieuse. Elle correspond à ce que les théoriciens de la communication appellent la « post-vérité » — non pas l’absence de faits, mais la saturation des récits au point où il devient « impossible de distinguer le vrai du faux. » La désinformation ne triomphe pas uniquement parce que les pouvoirs mentent. Elle triomphe parce qu’elle installe un brouillard cognitif dans lequel le citoyen ordinaire finit par renoncer à chercher la vérité, préférant la rumeur à l’effort épuisant d’un discernement devenu impossible.
L’un des passages les plus saisissants du roman concerne la figure d’Alladio, chef de file officiel de l’opposition au Zanzane. Personnage public de la dissidence, il incarne aux yeux du peuple le contre-pouvoir démocratique. Mais le roman révèle progressivement que ce duel avec Allakama « relevait autant du théâtre que de la politique. » Alladio est un opposant de façade, secrètement préparé par le régime lui-même pour gérer la transition le moment venu — maintenant l’illusion du pluralisme tout en garantissant la continuité du système.
Ce mécanisme — l’opposition contrôlée, l’alternance simulée — est l’une des formes les plus sophistiquées de désinformation politique. Elle ne consiste pas à supprimer l’information adverse, mais à la produire soi-même, à la contrôler de l’intérieur. C’est une désinformation non plus sur les faits, mais sur les acteurs, sur le périmètre même du possible politique. Le citoyen croit choisir entre deux camps ; il ne choisit qu’entre deux visages du même système. La liberté n’était pas dans le Zanzane « une absence de chaînes, mais un jeu d’illusions. »
J’identifie un levier que les analyses sur la désinformation négligent souvent : la pauvreté. Dans le Zanzane d’Allakama, la misère entretenue méthodiquement devient une arme de contrôle cognitif. À l’entrée des bureaux de vote, les émissaires du régime distribuent des billets. Le suffrage se transforme en « marché à ciel ouvert », en « foire électorale où la démocratie se négocie au prix du riz. » Ce n’est plus seulement un problème de manipulation de l’information : c’est l’anesthésie, par la faim et la peur, de la capacité critique collective. Je note que « la faim, la peur et l’usure du quotidien avaient anesthésié l’esprit critique. »
C’est peut-être là la contribution la plus originale de ce roman au débat sur la désinformation : rappeler que celle-ci ne prospère pas dans le vide, mais dans des terrains sociaux préalablement fragilisés. La lutte contre la désinformation ne peut pas être seulement une lutte informationnelle ; elle est aussi une lutte contre les inégalités qui rendent les populations vulnérables aux récits consolateurs ou complotistes.
Il n’est pas anodin que je fasse surgir la figure de Karl Popper dans mon roman — un Popper convoqué face aux historicismes du Zanzane, pour rappeler que rien n’est écrit d’avance, qu’aucun récit dominant n’est irréversible. C’est aussi une manière pour moi de situer mon projet littéraire dans une tradition épistémologique précise : celle du refus de la certitude idéologique, de la méfiance envers toute vérité définitive imposée d’en haut.
Fatoma lui-même, le héros du roman, incarne cette posture. Enfant de la brousse, lecteur vorace, il apprend à trier l’information, à douter des récits officiels, à construire sa propre interprétation du monde — non pas par idéologie, mais par une curiosité épistémique innée. Il note les mots qu’il ne comprend pas pour les chercher ensuite dans un dictionnaire usé. Il refuse les copies de devoir qui circulent en salle d’examen, préférant une vérité incertaine à une certitude frauduleuse. Ce geste — modeste, obstiné — est peut-être le plus beau symbole que la littérature africaine puisse offrir à la lutte contre la désinformation : l’exigence de vérification, cultivée dès l’enfance, comme acte de résistance.
La fiction, parfois, sait ce que la sociologie dit avec difficulté. En situant la désinformation non pas dans des réseaux sociaux abstraits mais dans la chair d’une vie ordinaire, dans les marchés sablonneux de Toumouni, dans les manuels scolaires caviardés, dans les faux experts des plateaux télévisés, j’offre au lecteur quelque chose de rare : une prise de conscience qui passe par l’affect avant de passer par la raison. Et c’est sans doute par là que commence la véritable résistance à la désinformation.
À travers Fatoma le Broussard, j’explore les mécanismes de la désinformation, de la propagande et de la « police des idées » dans une Afrique fictive qui ressemble étrangement au monde contemporain.
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